ITW – Lukas Zpira, l’homme suspendu. par Beatrice Sutter / l’ADN Magasine

LUKAS copie

“Héritier du body art et pionnier d’un renouveau du genre, Lukas Zpira, également essayiste, réalisateur et photographe, dès la fin des années 1990, inclut les nouvelles technologies (corps connecté, implants sous-cutanés) dans sa pratique. Inventeur de ce qu’il nomme le bødy hacktivisme, l’artiste français s’intéresse très tôt aux problématiques du corps connecté et du corps aliéné. Corps contrôlé à distance, moderne marionnette de chair, soumise à la pression de l’information et à l’omniprésence des technologies de contrôle/communication contemporains. Rencontre.

Tu pratiques la suspension depuis une quinzaine d’années… Qu’est-ce qu’elle t’a enseigné ?

LUKAS ZPIRA : Mon credo est que le chemin à parcourir est le rituel. Ce n’est pas la suspension qui compte. J’ai mis longtemps à le comprendre. Quand j’ai commencé la suspension, je n’avais pas encore conscience qu’il s’agissait d’un rituel. Chez les Amérindiens
surtout, il s’agit d’un rite de passage. Dans nos sociétés, il n’y a plus de rituels qui structurent la vie comme il en existe dans les cultures tribales.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à cette pratique ?

L. Z. : Le côté dépassement de soi. Mais je n’avais pas toutes les cartes, et pendant un moment j’ai entretenu une espèce de sentiment de superpouvoir. Je suis entré dans quelque chose d’un peu démonstratif, j’avais perdu quelque chose en route.

 

Comment l’as-tu compris ?

L. Z. : J’ai pris une leçon d’humilité avec une suspension qui s’est mal passée. Après cette expérience, je suis parti en Arizona. Un jour que je discutais avec des amis, une petite nana, pour moi à ce moment-là c’était une petite nana, me dit que son père et son frère
pratiquent aussi. J’étais un peu surpris de la tournure de la conversation. En fait, elle faisait partie de la tribu amérindienne des Navajo, et elle m’a proposé de me faire passer de l’autre côté, au-delà de l’aspect négatif. Elle m’a demandé de commencer par un jeûne. Elle m’a
donné les clés de compréhension de quelque chose, de tout ce travail qui t’amène à te mettre en connexion avec toi-même. À partir du moment où tu arrêtes de manger, tu te recentres, tu t’isoles un peu, tu changes de perception, tu fais parler ton corps différemment, tu te retrouves face à toi-même, seul. Cela m’a permis de construire : avant, il n’y avait pas de rituel, donc pas de véritable construction.

 

Quels sont les rituels qui te mettent en condition ?

L. Z. : Je m’isole, je me rase complétement, cela me permet de prendre la mesure de la surface pour mieux entrer dedans. C’est aussi une façon de se débarrasser du côté animal, impulsif des émotions non contrôlées, pour passer dans un état de conscience qui ne soit
pas juste une mécanique. Je fais aussi un gros travail sur le souffle, la respiration consciente. Tu retrouves tout cela dans plein de traditions et de pratiques. Mais souvent, les spectateurs n’ont pas la perception de ça, et les questionnements restent toujours autour de la douleur.

 

Qu’est-ce que les gens ne perçoivent pas ?

L. Z. : On m’a renvoyé beaucoup de choses négatives. On m’a pris pour un maso, autodestructeur. Or, la douleur n’est pas ce que tu cherches, c’est juste une information, un passage qui t’oblige à faire un gros travail sur toi, qui t’ouvre sur autre chose. Tu es obligé d’être en paix, tu passes doucement pour passer de l’autre côté. Dans la culture amérindienne, c’est une façon de communiquer avec les dieux. Mon travail autour du corps a toujours été autour de la transformation. Depuis le début, cela a été un principe de reconstruction, une manière de démonter, de remonter l’horloge. Mon nom, Lukas Zpira, est une anagramme : j’ai démonté les pièces pour faire un nouveau moi. Les gens voient surtout le côté visuel, alors que c’est un travail beaucoup plus intérieur.

 

C’est dans cette démarche que tu as repensé tes performances ?

L. Z. : J’ai voulu expliquer mon expérience de manière sensorielle. Pour cela, j’ai créé Danse NeurAle, une performance pendant laquelle je me connecte à tout un ensemble de capteurs pour que le public ressente ce qui se passe. On entend battre mon cœur, ma respiration, on voit mes ondes cérébrales, et maintenant je pousse encore l’expérience à un niveau plus organique en faisant évoluer l’espace lumineux, l’intensité du son. Au départ, les gens parlent, puis le silence s’impose, et peu à peu ils perçoivent mieux ce que je ressens. Alors qu’ils imaginaient quelque chose d’assez violent lors de la pose des crochets et de la suspension, ils sentent que ce qui se passe est en réalité méditatif, justement parce que cela participe d’un parcours.

 

Tu penses que la suspension ouvre à un parcours initiatique ?

L. Z. : Je ne suis pas un kamikaze, je suis un homme d’expérience. La suspension est un moyen, et je ne fais pas de prosélytisme : c’est le truc à travers lequel je suis passé pour me débarrasser des gros boulets dont on est tous emprunts : psychiquement, culturellement, tout le bagage que l’on trimballe et qui dirige nos vies. Je veux être assez conscient pour arriver à voir les choses différemment… Dans toutes les cultures, tu retombes sur les mêmes patterns. À part dans nos cultures où l’on a beaucoup oublié, il existe énormément de formes qui sont là plus ou moins pour les mêmes raisons. Je me retrouve dans plein de traditions, mais je ne cherche pas à me les approprier. Je suis dans la connaissance, je fais mon propre chemin. Comme cela fait quinze ans que je suis là dedans, petit à petit, je rencontre d’autres cultures. Je constate que certaines qui ne se sont jamais croisées, pratiquent des rites similaires. Mais elles n’ont pas besoin d’avoir des contacts. Parce
qu’elles se connectent aux mêmes choses, la réponse est la même. C’est aussi simple que
cela.

 

Comment te sens-tu dans notre époque ?

L. Z. : Je cherche la définition du sacré. C’est une notion qui est un peu perdue, et cela nous empêche simplement d’être nous-mêmes, d’évoluer correctement dans le monde sans être des pions dans une machine. Beaucoup de gens viennent me voir parce qu’ils veulent faire
des suspensions, mais leur démarche manque souvent de sens. J’essaie de leur donner quelques clés. C’est notre problème, on a souvent perdu le sens. On vit une époque intéressante avec des changements qui s’opèrent à tous les niveaux. Évidemment, plein de petites tragédies sont à l’œuvre, mais à l’échelle de l’histoire, ce n’est pas là que cela se joue. C’est à cette histoire que j’ai envie de participer pour accompagner le mouvement de notre monde dans le bon sens, et ne pas le subir.

 

Et pour toi, que désires-tu ?

L. Z. : J’ai envie d’avoir le moins possible besoin « d’avoir » pour exister. Le problème matériel reste le plus parasitant qui contraint tout ce qui est créatif. C’est un long chemin de se libérer des choses matérielles, de notre bagage culturel, de nous-mêmes, de nos émotions, des impératifs. Je voudrais partir sur quelque chose d’encore plus nomade, pouvoir laisser les choses un peu aller, me laisser guider par ce qui arrive en le prenant comme cela vient, et non pas en marchant vite, en passant sans rien voir, même à l’intérieur de soi.

 

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