Introduction au Body Hacktivisme. Laurent Courau / La Spirale (2004)

Pour les profanes, et ils sont nombreux, peux-tu revenir sur le fossé qui sépare les modernes primitifs des body hacktivistes, et par la même occasion nous exposer tes motivations pour donner un nom à cette mouvance en créant le terme Body Hacktiviste ?

Plusieurs choses ont motivé cette décision ! En premier lieu, le fait qu’il nous fallait trouver une façon de nous positionner les uns par rapport aux autres et qu’il y avait une difficulté à exprimer notre démarche auprès des médias et d’un plus large public, simplement du fait que celle-ci n’avait jamais vraiment été définie. Il y avait bien les modernes primitifs, mais ce terme concerne une mouvance née dans les années 70 dont les adhérents, même s’ils travaillent sur leurs corps comme nous le faisons, empruntent à des références tribales qui sont très loin de nos préoccupations. En effet, même si nous marquons un certain respect pour ces références anthropologique, elles ne sont absolument pas les nôtres.
Je fais partie comme beaucoup de la génération “fin de siècle” qui a baignée dans les comics de super héros, les films de science-fiction, la littérature cyberpunk ou l’univers des mangas. Des formes artistiques qui annonçaient une post-humanité et qui, bien qu’empreintes d’une certaine noirceur, nous laissaient entrevoir une lueur d’espoir dans un avenir que la structure géopolitique du moment semblait largement compromettre? « No Future ! » criait dans la rue cette jeunesse dont beaucoup d’entre nous faisaient partie. L’apparition des nouvelles technologies, en particulier de l’Internet, dans nos vies, a bouleversée à jamais nos fonctions cognitives, notre façon de communiquer ou encore de nous informer, pour finir quelques années plus tard par donner aux plus malins des survivants de cette époque et aux générations suivantes les motivations et les outils pour mettre en application ce dont nous nous étions surpris à rêver.
C’est d’ailleurs pour cela que le premier terme utilisé pour nous définir était celui de cyberpunk. Si celui-ci se révéla plus juste et avait l’avantage de nous renvoyer à des notions de hacking qui étaient effectivement notre propos par rapport a notre démarche corporelle, le terme de cyberpunk restait malgré tout un peu en dehors de la vérité. Au moins parce qu’il ne se référait pas uniquement au corps comme point central, catalyseur ou encore medium (on choisira).
Il nous fallait un terme qui pose toutes les données du propos. Quelque chose de simple, quelque chose de fort. Il nous fallait également sortir du schéma dans lequel nous étions en train de rentrer, celui d’une communauté reconnaissable à ses modifications. Schéma qui allait nous enfermer dans un carcan de plus en plus étroit et qui nous coupait de toute une élite intellectuelle qui si de son côté ne pratiquait pas la mutation mais la pensait !

Le terme “hacktiviste” est un néologisme né de la fusion des termes “hackers” et “activiste”, auquel tu ajoutes le mot “body” qui désigne le corps humain en anglais. Doit-on comprendre qu’il s’agit de détourner, voire de pirater nos corps au travers d’une démarche artistique, technique et politique ? Ce qui sous-entend par ailleurs (puisqu’il y a détournement ou piratage) que nos corps ne nous appartiendraient pas ?

C’est exactement notre propos. Quelle est la place du corps dans nos sociétés ? En avons-nous vraiment le libre usage, la propriété ? Qui peut le faire évoluer, comment et à quel prix ? Quelle est la place de notre libre arbitre ? Quel choix avons-nous réellement ? Quelle est la longueur de la chaîne et qui en détient la clef ? Nous sommes encore des esclaves et notre ignorance fait de nous nos propres geôliers ! Peut-être que la connaissance est la clef et la véritable révolution une simple remise en cause?

Afin de bien comprendre le cheminement qui t’a amené à vouloir définir cette mouvance d’artistes, de chercheurs et de penseurs qui travaillent autour des mutations en utilisant les modifications corporelles comme médium, peux-tu nous retracer ton évolution personnelle et ce que tu définis comme des mutations ?

Cette question concerne toute mon histoire et ne peut se résumer en quelques lignes ! Disons simplement que chacune de mes mutations est le fruit longuement mûri d’un long processus de remise en question dont la réponse est une victoire sur moi-même, et je l’espère un échelon supplémentaire franchi dans la compréhension des comportement sociaux à travers l’analyse de ma structure interne, de ses forces et de ses (trop nombreuses) faiblesses.

Quels sont selon toi les grands enjeux des années à venir dans le domaine du corps humain ? Est-ce que tu pressens que nous allons vers un plus grand contrôle du corps par les pouvoirs en place, qu’ils soient institutionnels ou commerciaux ?

Un glissement très dangereux est actuellement en train de s’opérer. De plus en plus, les brevets de découvertes clefs concernant notre évolution appartiennent, et c’est une première dans l’histoire de l’humanité, non plus à un quelconque ordre naturel, mais à des entreprises privées. Il est plus que nécessaire dans ce contexte de créer un véritable contre-pouvoir?

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